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Icone de publicationRetour sur de l'anime japonais... I

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Catégorie : Anime

Entre juin 2005 et mai 2007, j'ai publié sur le site www.nautilus-anime.com (aujourd'hui inactif) plusieurs articles et textes critiques sur des films et séries d'animation japonaise. J'en avais déjà publié quelques extraits sur mon précédent blog (notapaxamericana.wordpress.com) et je continuerai donc à le faire ici de temps en temps. Pour démarrer cette "réédition", je vous propose un article sur trois films de KAWAJIRI Yoshiaki (réalisateur connu principalement pour Ninja Scroll), qui à l'époque avaient été édités dans un coffret DVD. ATTENTION aux spoilers potentiels dans l'article.

La ville et ses « demons » : Wicked City, Demon City et Cyber City

Avec la sortie chez Dybex d’un coffret réunissant Wicked City (La Cité interdite, 1987), Demon City Shinjuku (Monster City, 1988) et Cyber City OEDO 808 (1990), les aficionados du réalisateur de Ninja Scroll, et les autres, bénéficient enfin d’une édition DVD de ces 3 classiques de l’animation japonaise moderne. Entre le film fantastique aux accents érotiques (Wicked City) et le cyberpunk pessimiste (Cyber City), en passant par le film aux accents sataniques (Demon City), KAWAJIRI nous livre une vision très personnelle de l’urbain moderne et de ses dangers fantasmés.

Nourrissant des relations étroites entre elles, les œuvres, que sont Wicked City et Demon City, nous projettent dans un Tôkyô plus ou moins contemporain, où des monstres, tour à tour démoniaques ou maléfiques, veulent envahir le monde des hommes. Dans un contexte plus « vraisemblable », Cyber City nous emmène dans un futur où la cybernétique et le fantastique s’entremêle sur fond d’enquêtes policières. Ces œuvres ont comme point commun essentiel de se servir du décor urbain comme d’une seconde trame narrative et d’appuyer leur récit au travers d’un discours profondément pessimiste sur la ville et ses enjeux sur les hommes et leur vie.

 

I. La ville : une prison / Derrière les buildings : le mal

Pour KAWAJIRI, la ville est avant tout une prison et en cela les trois œuvres sont très claires : qu’ils s’agissent de la description d’un urbain dont le confinement ne permet pas aux personnages de s’émanciper de leur destin (Wicked City), ou bien de toute une partie de Tôkyô devenue une zone à part abritant criminels et démons ayant toute licence d’exercer leurs vices et leurs crimes (Demon City), en hommage à Escape from New York de John Carpenter, ou bien qu’il s’agisse d’OEDO dans Cyber City, le réalisateur de Ninja Scroll envisage la ville comme un lieu dont l’humain ne peut s’échapper. De plus, la ville chez KAWAJIRI abrite la violence propre à l’univers carcéral : une violence se réglant sur la loi du plus fort et se complaisant dans des intrigues de cour, dont Wicked City ne nous fait entrevoir que des fragments épars. Le monde des Ténèbres y souhaitent se répandre dans le monde des humains et la ville est sont point d’entrée (tout comme dans Demon City). Dans Cyber City, la ville n’est que l’extension de la prison dans laquelle attendent les 3 criminels au début du 1er OAV. Prison où la liberté illusoire du libre arbitre quant aux actions des personnages est constamment entravée par leurs colliers explosifs réglé sur des minuteurs, égrainant les secondes comme un maton surveille les prisonniers sortis dans la cour pour quelques minutes (là encore, les liens avec Carpenter sont éloquents). A ce détail près que la sanction pour ne pas « rentrer dans le rang » (ici, éliminer ceux qui gênent le gouvernement d’OEDO), se traduira par une mort violente et expéditrice (fig. 1 et 2).

 

figure 1

figure 2

Figures 1 et 2. Hommage à Carpenter et une prison spatiale : l’enfermement selon KAWAJIRI (Demon City et Cyber City).

 

Là encore, l’idée de la prison comme lieu ultime de la déchéance humaine par des instances autoritaires s’établit très clairement : dans Wicked City, la ville devient un lieu de mort pour le héros car les « autorités » du monde humain ont décidé qu’il était l’élu pouvant reconduire le traité de paix avec le monde des Ténèbres ; dans Demon City, la mise en danger du monde des hommes par la venue potentielle des démons n’est pas une menace suffisante, mais l’enlèvement du président des Etats-Unis (sauveur de l’humanité potentiel – sic !) oblige, en partie, le jeune héros à agir ; dans Cyber City, l’état fasciste qui emploie des criminels pour en chasser d’autres (le terme est le bon), en vue de réduire leurs peines (de toute façon beaucoup trop longue pour que cela serve à quelque chose…), exerce droit de vie et de mort impunément sur ces « nouveaux » flics. Pour KAWAJIRI, la leçon est claire : l’état ou les entités supposés exercer le pouvoir d’autorité sur la ville sont corrompus et usent de leur pouvoirs de violence sur les hommes qui évoluent dans l’urbain. Le caractère labyrinthique de la description graphique de la ville chez KAWAJIRI traduit cette vision d’un cadre administratif et policier violent et sournois, manipulant les êtres et leurs destins. L’absence de toute forme d’autorité dans Shinjuku, dans Demon City, travaille aussi dans ce sens, puisque le Tôkyô environnant a abandonné, après avoir tenté d’investir le quartier de sa puissance (chars blindés nous raconte-t-on…), le « rebus de l’humanité » (criminels et pauvres gens), se débrouiller entre eux et avec leurs propres démons (au sens littéral du terme) (fig. 3).

 

figure 3

Figure 3. Un « criminel-flic » tente de « cracker » son collier explosif ou la contrainte de l’autorité légale par la violence (Cyber City).

 

Ainsi, sous le bitume et derrière les buildings de la ville propre à KAWAJIRI, le mal réside sous des formes diverses et variées, allant du fantastique au réalisme de la violence et de ses agents. Le mal élabore même une cartographie de son occupation urbaine chez KAWAJIRI et tend à privilégier les lieux exigus ou à l’écart de la population urbaine dans l’urbain lui-même : les égouts, les stations de métro désaffectées, les églises abandonnées, un bâtiment en ruines, des corridors accueillant le centre névralgique informatique d’une tour de Babel du futur (dans le 1er OAV de Cyber City). Cette cartographie du Mal suppose la description d’un urbain qui ne se cantonne pas aux lieux de vies « normaux » des êtres humains, et l’ambition de KAWAJIRI semble être de vouloir nous faire voir « l’envers du décor » dans lequel nous vivons. Il glisse ainsi, en filigrane de son récit et en parallèle d’une thèse plus qu’évidente sur la possibilité d’un développement malsain de l’urbain, une critique évidente de l’urbanisation à outrance et de la démesure toujours plus grande dans l’agrandissement des villes par l’homme (cf. les plans nous dévoilant OEDO dans Cyber City). Cette figuration du mal a pour finalité de signifier la déshumanisation des lieux de vie urbains si l’homme laisse ainsi faire leurs natures chaotiques, sa propre cupidité et ses intérêts personnels (là encore, Demon City et Cyber City en sont de parfaits exemples) (fig. 4 et 5).

 

figure 4

figure 5

Figures 4 et 5. « Babel » s’effondre / Sengoku contemple OEDO : la déshumanisation de l’urbain (Cyber City).

 

II. Contre la déshumanisation de l’urbain : l’amour

Finalement, pour lutter face à ce fléau moderne, incarné par les forces du Mal dans les œuvres de KAWAJIRI, le réalisateur nippon ne nous propose qu’une seule porte de sortie : l’amour. Si nous oserions, nous dirions que l’Amour triomphe de tout (ou presque…). Que ce soit dans Wicked City, dans le 3ème OAV de Cyber City ou dans Demon City, il est très clair que l’idylle entre les deux protagonistes dans chaque film représente, au propre comme au figuré, la solution aux problèmes du récit et de la narration. L’amour qui anime les personnages l’un pour l’autre, explicité ou pas, sert non seulement au récit de pivot narratif lui permettant d’avancer, mais encore fait sens dans la narration et la réalisation elle-même, puisque cet amour est un symbole évident de l’humanité des personnages. A ce propos, l’amour filial qui existe entre la fille du Président et celui-ci dans Demon City fait partie intégrante de cette réflexion. Les relations conflictuelles entre Goggle et son ancienne complice dans le 2ème OAV de Cyber City là aussi servent le propos de sentiments forts permettant, ou pas (lorqu’ils sont absents ou corrompus par la traîtrise, ce qui est le cas en l’occurrence), de dépasser la dépression et la spirale négative que l’urbain peut faire subir à l’homme. Il est évidemment question de sentiments et non pas de sexualité, ce qui n’empêche pas KAWAJIRI (comme souvent) d’aborder le propos, mais cette dernière n’est qu’un accessoire du premier : le sexe sans amour est un attribut du mal (la scène d’introduction de Wicked City), cela dit sans véritable jugement moral, quoique… (cf. le viol de l’héroïne dans Wicked City, commandité par son ancien amant – le jugement est très clair…). Le sexe dans une relation amoureuse est l’accomplissement de cette relation (la conception de l’enfant de la paix des mondes dans Wicked City) (fig. 6, 6bis et 7).

 

figure 6

figure 6 bis

Figures 6, 6bis. Le viol de Makie par les démons et Taki contre la « succube » (Wicked City).

 

figure 7

Figure 7. La conception de l’enfant de la paix entre le monde des hommes et celui des Ténèbres (Wicked City).

 

Mais ce qui accompagne ce message d’amour est un message corrélatif évident, celui de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de ses différences : le héros humain et la créature des ténèbres de Wicked City, la fille du Président des Etats-Unis et un « vulgaire karatéka » dans Demon City ou bien des criminels et une femme vengeresse et l’autre traîtresse dans Cyber City. D’ailleurs les « monstres » chez KAWAJIRI ne sont pas forcément une incarnation du Mal, puisqu’il sont eux aussi capables d’amour (la créature de Wicked City) ou d’empathie (Méphisto dans Demon City). Ainsi accepter l’autre jusqu’à ressentir des choses vis-à-vis de lui et donc s’ouvrir au monde qui nous entoure : tel est le message de ces 3 œuvre de KAWAJIRI, qui nous permettra de lutter contre l’exclusion, et à terme la déshumanisation, qu’entraîne l’urbanisation chaotique du monde des hommes (fig. 8 et 9).

 

figure 8

figure 9

Figure 8 et 9. Gabimaru et le sacrifice de sa complice, après sa trahison / Merill et sa « compagne », un amour impossible... (Cyber City).

 

(Article publié une première fois en mars 2006).

Icone de publicationSur la fin d'un film...

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Catégorie : Cinéma

Récemment, j'ai pu m'étonner devant deux films de la manière dont ils amenaient leur fin respective. Deux films de genre tout à fait différent, puisque le premier était "Capitaine Phillips" de Paul Greengrass, film américain d'action/thriller sur un acte de piraterie maritime au large des côtes somaliennes, et le second était "Le Démantèlement" de Sébastien Pilote, film québécois de drame social, sur les sacrifices d'un père pour ses deux filles. Et pourtant, ces deux films amènent leurs plans finaux de la même façon, sans vraiment qu'ils soient nécessaires, mais pour autant en dépassant le simple cadre des obligations propres à chaque genre auquel chaque film appartient. ATTENTION SPOILERS !

Il aimait jusqu’au mal qu’elles lui faisaient.

Cette citation provient du Père Goriot d'Honoré de Balzac. Le comédien principal du film Le Démantèlement l'a cité pour présenter le film lors de son avant-première à la Semaine du Cinéma du Québec à Paris, en novembre 2013. Il faut reconnaître qu'elle convient à merveille au film de Sébastien Pilote et à son récit. Le personnage du père est en effet prêt à tout pour aider ses deux filles, bien qu'elles soient aujourd'hui devenues des adultes, chacune avec leur vies et leurs histoires toutes personnelles. Ce qui est particulier dans le film, c'est la relative absence des personnages au coeur même de l'intrigue, je veux parler ici des deux personnages féminins, que l'on aperçoit très peu. Mais c'est peut-être cette absence qui donne du sens aux actes et à la détermination du père.

Lorsque la ferme dans son entier a été vendue aux enchères, le spectateur sent que la fin du film n'est plus très loin. Cependant Pilote choisit de continuer le récit. Ce qui l'intéresse au-delà du traitement du sujet, c'est l'impact qu'il peut avoir sur la vie quotidienne, sur les gestes de la banalité et sur les moments d'exception que cette situation amène. Alors le rythme se fait encore un peu plus lent qu'il n'était (pourtant le film était déjà ancré dans une sorte d'écoulement très lent du temps) et le réalisateur s'attarde sur des scènes qui pouvaient sembler inutiles au premier regard (ce fut d'ailleurs ma première impression), mais qui finalement nous parlent du véritable sujet du film : la solitude profonde de cet homme, qui comme tous les parents du monde souhaite continuer de vivre au travers de ses enfants. Si son désarroi face à l'impossibilité de transmettre sa ferme dans sa famille est si grande, ce n'est pas tant pour ce qu'elle est en soi, mais pour ce qu'elle représente : une vie à s'investir dans quelque chose. Finalement, dans ces quelques dernières scènes qui viennent clôre son film, Pilote veut nous faire partager à la fois le quotidien d'un moment exceptionnel dans une vie (l'abandon d'une vocation), et nous faire comprendre les enjeux exceptionnels qui se trament derrière ce geste d'abandon (qui finalement n'est qu'un geste "quotidien" peut-être...).

 

Le Démantèlement

Pour quelques instants après l'action

Le dernier film de Paul Greengrass, Captain Phillips, ressemble à beaucoup d'autres films d'action du même genre et du même niveau (très bon) de réalisation. Ecriture rôdée, rythme soutenu, mise en scène de qualité (comme toujours chez Greengrass), tentative de donner de la profondeur aux "méchants", ni trop caricaturaux, ni trop embellis non plus, tout cela en fait un film de "divertissement de genre" très réussi. Les comédiens sont tous très bons, en particulier Tom Hanks (mais je vais y revenir) et la caution "réaliste" de l'origine du scénario vient apporter sa touche finale à ce spectacle de genre de qualité, que Hollywood sait nous servir depuis tant de décennies. Seulement voilà, Greengrass n'est pas n'importe quel faiseur, et que l'on se penche sur chacun de ses films (de Bloody Sunday à Green Zone, en passant par Vol 93), on trouvera toujours un élément de scénario, de mise en scène ou de traitement de la narration, qui viendra nous surprendre et nous faire comprendre que le cinéaste est toujours à l'affut de nous dire plus encore que ce à quoi l'on pourrait s'attendre.

Avec Captain Phillips, nous sommes en tant que spectateur face à un film d'action/thriller, dont la fin attendue est bien entendu le dénouement de la prise d'otage par les pirates du personnage du Capitaine, interprété par Tom Hanks. Nous sommes donc préparés à ce que le film se termine juste après sa libération sur les navires de la marine américaine, ou même s'il le fallait (alors que le générique de fin pourrait déjà avoir commencé) avec les retrouvailles et les embrassades avec sa famille sur le sol américain, tandis que du texte nous expliquerait ce qu'il est advenu du "véritable" Capitaine Phillips. En réalité, il n'en est rien. Si Greengrass ne fait pas l'impasse sur le texte "historico-réaliste" avant les crédits de fin, les dernières scènes du film sont pour le moins surprenantes, pour qui est un habitué de ce genre de film. En effet, une fois que les pirates à bord du canot sont abattues, leur leader arrêté et Phillips libéré, le cinéaste s'attarde réellement (la courte séquence doit bien durer quelques 3/4 minutes, ce qui est dans ce genre de film une fois le dénouement passé une vraie longueur). Et sur quoi s'attarde-t-il ? Sur Phillips qui est pris en charge par le personnel médical du navire militaire. Arrive alors un échange des plus incongrus entre ce personnage qui a connu une véritable catabase depuis le début du film et ces personnes indistinctes et aux attitudes "inhumaines", dans la continuité des figures des snipers de l'équipe des SEALS tout à leur travail d'élimination sans aucune distance émotionnelle. Mais s'il peut nous sembler normal que les snipers d'élite soient "programmés" pour ne montrer (et ne pas éprouver peut-être) d'émotions, en est-il de même de médécins aussi militaires soient-ils ? Auquel cas, quel est le message que Greengrass souhaite ici faire passer ? On ne s'attarde pas quelques minutes à la fin d'un film de ce genre là sur des scènes aussi inattendues, sans avoir une petite idée en tête...

En ce qui me concerne, j'ai ressenti à ce moment plusieurs choses. La première, c'est la formidable détresse du personnage principal, interprété avec une justesse rare par Tom Hanks (qui une fois encore confirme son statut de très grand comédien américain). Voilà un personnage dont la solitude a été l'une des principales caractéristiques de tout le film (y compris avant l'acte de piraterie, on le sent quelque peut seul face à son équipage), et alors qu'il vient de réchapper à la mort et qu'il est de nouveau parmi les vivants, en quête d'une part d'humanité dans ceux qui sont en face de lui, il se trouve avoir à faire à de simples "robots", sans très peu de considération. La seconde chose que j'ai ressentie, c'est que l'enjeu d'un film d'action ou de thriller s'il réside dans la tension qu'il déploie dans sa narration ou dans les scènes de "bravoure" qu'il met en scène, ne ramène jamais ailleurs qu'à ce qui fait le fondement de toute bonne histoire à raconter (au cinéma ou ailleurs à ce propos) : la dimension humaine. Et trop de films en gâchant leur fin, en l'expédiant ou la noyant de bons sentiments évidents, oublient la nature profonde de l'homme face aux dangers, à la mort et à son incertitude quant à l'avenir : celle d'un être solitaire, qui n'a de cesse de chercher l'assentiment et la reconnaissance de ses semblables (à ce sujet, tous les jeux de regard du film travaillent la mise en scène autour de cette question centrale d'agencement des plans entre eux et aux sein d'eux-mêmes).

 

Capitaine Phillips